Le monstre dans la tête

24 Mai

Voici l’intégral du texte qui a gagné la catégorie auteur professionnel du « Concours d’écriture de contes et légendes » de la « Fondation Chénier-Sauvé » de St-Eustaches en 2011.

Le monstre dans la tête

J’ai un monstre dans la tête.  Un monstre noir rayé blanc. Ils l’ont vu tantôt. 

Depuis une couple de semaines, j’avais mal dans la tête. J’avais pas mal avant.  Mal, comme si quelque chose poussait pis tirait pour se faire une place.  Comme si quelque chose était entré.

Il doit être entré durant mon sommeil.  Parce que je ne l’ai pas vu entrer.  J’étais endormi parce que sinon je l’aurais vu, c’est sûr.  Parce qu’il est visible si on a les outils pour le voir.  Mais moi,  je ne le vois pas.  Je fais juste le sentir.

Ils m’ont mis dans un tube pour voir si j’avais bel et bien mal.  Parce que j’aurais pu ne pas avoir réellement mal.  J’aurais pu avoir juste mal un peu pis avoir pensé avoir mal beaucoup.  Ou j’aurais pu m’être imaginé avoir mal.  Mais ils l’ont vu, donc j’ai le droit de me faire guérir.

Ils m’ont donné des médicaments pour essayer que le monstre aille moins bien.  Souvent on pense que les médicaments c’est pour qu’on aille mieux.  Mais en fait c’est pas pour ça.  Les médicaments c’est du poison pour les monstres.  C’est parce que eux autres vont moins bien qu’on se sent mieux.  C’est une conséquence.

J’ai encore mal à la tête.  Le monstre résiste.  Il prend de plus en plus de place.  Mais je comprends.  Je suppose qu’il veut vivre dans sa maison.  En paix.  Mais, sa maison, c’est ma tête.  Pis même si je comprends, je ne veux pas le garder. J’ai beau comprendre, mon opinion reste contraire à la sienne.

J’aimerais être guéri mais j’ai encore mal à la tête.  Ça fait comme un petit point de douleur sur le côté.  Gros comme une clémentine.  Je ne crois pas que le monstre soit une clémentine par exemple.  Les agrumes sont bons pour la santé.  Mon point lui fait juste faire mal.

Ils m’ont donné d’autres médicaments, mais cette fois là c’est pas pour que le monstre aille moins bien.  C’est pour que je ne le sente plus.  Comme quand on enlève le son sur la télévision.  L’émission est toujours là mais on ne l’entend plus.  C’est la même chose pour mon monstre.  Il ne va pas moins bien, il est toujours là, mais je ne l’entends plus.  Ça ne me guérit pas mais au moins c’est reposant.

Ils ont essayé un nouveau truc pour faire sortir le monstre, sauf que ça me rend malade.  Normalement le monstre aussi devrait aller mal.  Mais là je pense que je vais moins bien que lui.  Parce que je le sens toujours aussi fort, mais moi je suis plus faible.  Pis je dois combattre en étant faible.  Comme un boxeur dans un match avancé.  Combattre c’est un drôle de mot.  Parce que je n’ai pas d’épée ni rien.  Je ne donne pas de coup pis je ne prévois pas de stratégie.  Je suis les traitements pis c’est tout.  Les docteurs donnent les coups pis font les stratégies.  En fait, moi, je suis plus le champ de bataille.  Le combat se fait dans mon corps entre le monstre pis les médicaments.

Je ne suis pas sorti, pour aller dehors, depuis un bout de temps.  Je vais dehors des fois, mais j’y vais pas en marchant.  Quelqu’un pousse ma chaise pour moi.  C’est gentil parce que je suis fatigué. 

Le monstre est sensé aller moins bien.  Je ne sais pas.  Je sais que moi je vais moins bien par exemple.  Je pense que c’est une preuve que le traitement fonctionne.  J’espère juste que le monstre va moins bien que moi.  Les feuilles tombent lentement des arbres cette année.

J’ai pensé à ça pis je me dis que mon monstre doit avoir eu du cœur.  Souvent à la fin on réalise des affaires qu’on ne voyait pas avant.  On change notre point de vue en comprenant ce que les autres vivent.  Il  faisait juste rester à l’endroit où il était bien.  Il ne voulait pas partir.  Il ne voulait pas perdre sa maison.  Mais mon monstre a dû comprendre que si j’étais pour mourir, il perdrait sa maison en même temps.  J’avais été sa maison pour un bon bout pis je suppose qu’il ne me voulait pas tant de mal dans le fond.  Peut-être qu’il ne le réalisait pas.  Mais à la fin, il a vu que peu importe, il me perdrait.  La différence c’était que je vive ou non.  C’est pour ça qu’il est parti je pense.  C’est gentil.

Tous droits réservés: Jérome Bérubé 2008

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2 Réponses to “Le monstre dans la tête”

  1. Jo juin 9, 2011 à 8:49 #

    Bravo Jérôme ! Pour t’avoir vu en spectacle à Baie-Comeau, j’entends le son de ta voix en te lisant. J’ai hâte d’assister à nouveau à une présentation de tes textes. Continue, mon amie Anne-Marie a raison d’être fière de son frère. Johanne, Forestville

  2. Marcelle Tremblay juillet 3, 2011 à 1:06 #

    C’est une approche géniale. J’aurais bien aimé l’entendre aussi. Bravo

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